Entre résilience et résistance: les enjeux populaires de la (sur)vie face à la pandémie du covid-19 à Abidjan

Dr. KANDO Soumahoro Amédée

Selon Dr Kando, on peut appréhender les différentes réactions violentes contre les centre de prélèvement covid-19 à Abidjan comme une stratégie visant à asseoir des logiques de survie et de préservation de la part des populations qui sont profondément marquées politiquement, bien avant l’irruption de la pandémie et les mesures de mitigation y relatives.

Photo by Miguel u00c1. Padriu00f1u00e1n on Pexels.com

Au plus fort de la crise sanitaire liée à la covid-19, les inquiétudes dans les quartiers populaires en Afrique se résumaient à la simple question de survie. Comment faire face aux problèmes financiers quand les activités quotidiennes sont plombées par le confinement? Comment éviter l’infection ou s’en prémunir? Comment savoir si quelqu’un est infecté? Cette dernière question commença à prendre le pas sur toutes les autres questions quand les chiffres officiels commencèrent à publier les premiers décès liés à la covid-19 en Afrique. Comme partout ailleurs en Afrique, le mythe de l’invincibilité de l’Homme africain qui avait prévalu aux premières heures de la pandémie céda la place à la panique au sein des populations. Au calvaire habituel des populations démunies en quête de soins de santé primaire, s’ajoutaient ainsi cette nouvelle préoccupation alarmante dont la caractéristique principale est l’incertitude. Ainsi, le test semblait devenir autant un outil de gestion de la crise sanitaire du point de vue gouvernemental, qu’un sujet d’espoir pour les populations qui pouvaient ainsi être rassurées d’une bonne santé après prélèvement, ou d’une bonne prise en charge le cas échéant.

Contre toute attente cependant, au plus fort de cette pandémie en début avril 2020 et alors que les consciences collectives un peu partout étaient aux prises avec ces nouvelles incertitudes, l’on apprenait le démantèlement violent d’un centre de prélèvement par des manifestants, dans le quartier populaire de Yopougon en Côte d’Ivoire. L’on aurait été en droit d’exprimer une surprise, du moins une incompréhension, face à ces scènes de vandalisme urbain sur les installations d’un centre de prélèvement qui aurait été bénéfique pour les populations. L’explication n’est pas aussi simple, et les motivations sont à multiples facettes. Aboutissement d’un mouvement de protestation débuté au soir du 5 avril, les interventions de nombreux protagonistes notamment sur les réseaux sociaux révélaient des motivations contestataires dont la lecture est plurielle. Toutefois, en replaçant l’énoncé de ces protestations dans leur microcosme sociopolitique et un contexte international dont l’impact sur le local s’est accéléré, il s’en dégage une lecture de la résistance politique comme prolongement ou aspect de la résilience.

Perception d’une double perversité : cobaye et contamination volontaire

Les formes de justifications produites par les manifestants de Yopougon constituent les marqueurs sociaux de la crise de confiance entre les populations africaines et les institutions internationales de la santé.  La covid-19 a transformé les perceptions des populations face à l’incertitude de la maladie et de la mort, rendant les relations avec les institutions nationales et internationales de santé publique plus suspicieuses et conflictuelles. En effet, face à une hécatombe qui tardait à se produire et déjoue les modélisations prédictives de l’Organisation Mondiale de la Sante (OMS), des études scientifiques sur les fondements structurels de la résilience sanitaire africaine se multiplient aussi bien que l’opinion internationale se recompose au fil des hypothèses. C’est pourquoi le naturopathe camerounais, Fotsing Linus avance les propos suivant en ce qui concerne l’OMS: « Pour nous, les critiques de l’OMS c’est du sabotage ».

Parallèlement à l’échiquier international, notamment en Côte d’Ivoire, une campagne médiatique contre le gouvernement se met en place surfant sur une perception populaire du covid-19 comme un complot (contamination volontaire). De fait, il est préconisé le boycott des campagnes de sensibilisation et de dépistage. Le scandale de l’Institut national de la jeunesse et des sports (INJS) est cité comme exemple de l’idée du complot gouvernemental à l’œuvre. Repris abondamment sur les réseaux sociaux, le scandale de l’INJS caractérise l’influence du pouvoir politique et économique sur les lois et règlements. Certains acteurs sociaux étant socialement marqués comme devant se soumettre au confinement tandis que d’autres, notamment les élites politiques et économiques sont exemptées de ces restrictions. Toutefois, personne ne veut subir les effets de cette lutte au nom d’un quelconque intérêt général. C’est en ces termes que s’exprime un des manifestants de Yopougon du 05 avril 2020 : « Pourquoi chez nous à Yopougon? On veut nous tuer! »

Au niveau de Yopougon, en effet, les relations de proximité entre les infrastructures de dépistage du covid-19 et les lieux d’habitation des populations riveraines de la BAE est perçue comme une double perversité à la fois comme « cobaye » et un support de contamination instrumentale. C’est cette réalité qu’exprime les propos d’un habitant de Yopougon : « vous allez vous réfugier à Assinie et vous voulez venir déverser les malades à nos portes ». Ou encore: « En plein quartier populaire?  Non, non, ce n’est pas normal. Yopougon même n’a pas assez de cas de Covid-19. Il serait mieux d’en faire des chapiteaux à Cocody » ; « Mais pourquoi chez nous ici à Yopougon? On veut nous tuer! »

Petite histoire récente des autres protestations similaires

Les contestations sociales autour de la gestion de la crise sanitaire à Yopougon s’inscrivent dans la genèse et l’évolution des luttes culturelle, territoriale, politique et identitaire autour de l’accès et du contrôle des appareils politiques de l’Etat.  Avant les années 1990, la commune de Yopougon était déjà au cœur des stratégies culturelles, identitaires et politiques d’opposition représentée par le Front Populaire Ivoirien (FPI) avec son leader politique Laurent GBAGBO. Cherchant à rompre avec l’idéologie du parti unique alors dominante à cette époque, le FPI s’est d’abord construit une figure révolutionnaire en puisant dans les repères emblématiques des rythmes musicaux traditionnels Bété dont le Polihet, le Ziglibity, etc. Les endroits mythiques de cette commune etaient le Baron, le Bomanin, et le Mont-Zatro.

Les contestations sociales autour de la gestion de la crise sanitaire à Yopougon s’inscrivent dans la genèse et l’évolution des luttes culturelle, territoriale, politique et identitaire autour de l’accès et du contrôle des appareils politiques de l’État.

Ensuite, l’année 1990 marque la véritable révolution politique du FPI avec l’avènement du multipartisme. Suite à de nombreuses révoltes, le FPI a acquis la reconnaissance légale avec la consécration de la commune de Yopougon comme base politique du FPI.  A l’image du FPI à Yopougon, d’autres formations politiques ont aussi récupéré des communes à titre de bases politiques. Ainsi, de nouvelles communes, notamment Abobo, Koumassi tentent de se construire une identité politique qui puise dans les ressources idéologiques et matérielles du Rassemblement des Républicains (RDR) d’Alassane Ouattara et oscille entre violence et agression. Yopougon commune de « la joie » signifiant une sorte de parenté métaphorique avec des habitus fondés sur la danse et la consommation ostentatoire de l’alcool. Abobo la « guerre » ou « Bagdad » qui symbolise le rapport à la violence, le phénomène des microbes, etc. A travers ces formes de construction, il apparait également des rapports différenciés à l’Etat selon que le parti au pouvoir soit de l’un ou de l’autre camp.

Protester pour exister et pour survivre politiquement ?             

Dans des communes comme Yopougon, la pandémie du covid-19 apparait comme une arme politique capable de servir de ressource de redéfinition des rapports d’autorité et de pouvoir entre des organisations politiques en lutte pour l’accès et le contrôle des institutions politiques. D’où l’amplification de la méfiance et l’exacerbation de la violence au regard de la répression militaire des manifestations.Les propos comme « On veut nous tuer » s’inscrivent ici dans l’ensemble sociologique plus vaste de ceux qui se désignent socialement comme les militants pro-Gbagbo réinterprétés sous l’identité symbolique « GOR » signifiant Gbagbo Ou Rien. D’un point vue sociologique, cette dénomination marque une stratégie d’allégeance perpétuelle au FPI qui s’opère par la même occasion par la disqualification sociale, au moins au niveau communal, de l’élite politique nationale. C’est pourquoi le stade de la BAE devient un espace stratégique de lutte territoriale puisque l’environnement sociopolitique est déjà marqué par des oppositions et des clivages politiques béants.

Covid-19 devient-il un prétexte pour continuer les mêmes logiques de survie et de préservation?

On peut appréhender le covid-19 comme une stratégie visant à assoir des logiques de survie et de préservation. Cependant elles refusent qu’en vertu d’un quelconque intérêt général, elles soient exposées aux impacts liés à la proximité ou la cohabitation avec des infrastructures sanitaires de traitement du covid-19. Les populations s’opposent aux risques de voir leur environnement sociopolitique et identitaire déstabilisé du fait des liens de proximité avec les installations de soins au covid-19.  Ainsi, elles se servent du covid-19 pour le maintien d’une survie politique et identitaire.

Cette attitude s’apparente au syndrome NIMBY (Not in My Backyard, en Français « pas dans mon arrière-cour ») désigne l’attitude d’un groupe social qui refuse l’implantation dans leur environnement sociopolitique proche d’une infrastructure. Elles ne sont pas nécessairement hostiles à l’infrastructure en tant que telle mais n’acceptent pas que celle-ci puisse entrainer des modifications dans leur environnement sociopolitique. Dans ce sens, le covid-19 n’apparait que comme un support idéologique d’affrontements entre les populations et l’élite nationale pour le maintien des rapports de pouvoir et de domination au niveau de la commune.


Dr Kando est Co-Investigateur du Projet GCRF “Islands of innovation in protracted crises: a new approach to building equitable resilience from below.” Maître-Assistant et Enseignant-Chercheur de Sociologie à l’Université Félix Houphouet-Boigny. Membre du Laboratoire de Sociologie Économique et d’Anthropologie des Appartenances Symboliques (LAASSE).

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