Les parties politiques à l’épreuve du Coronavirus: entre réponse à la pandémie et enjeux politiques en Côte d’Ivoire

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La Covid-19, considérée encore en décembre 2019 comme une sérieuse épidémie qu’on espérait maitrisable, s’est rapidement propagée aux quatre coins du monde depuis la ville chinoise de Wuhan. La Côte d’Ivoire n’est pas en reste. Ainsi dès la survenue du premier cas au mois de mars 2020 dans le pays, les autorités ivoiriennes s’illustrent par des mesures strictes telles que la fermeture des frontières aériennes, maritimes et terrestres ou un couvre-feu.

Dans ce contexte, et avec les échéances électorales qui se profilaient à l’horizon, il est important d’analyser et de comprendre le positionnement des partis politiques. Une telle question envisage une réponse qui situe leurs activités comme une mobilisation à double visée : renforcement du capital sympathie et préparation électorale. Il était question donc pour les parties politiques de surmonter la crise sanitaire et/ou d’en profiter pour continuer de se présenter sous bonne lumière auprès des électeurs en vue de l’échéance électorale prochaine, quoiqu’incertaine.

« Le corona » : une croyance populaire qui se personnifie en politique

Depuis le mois de mars jusqu’en décembre 2020, la Côte d’Ivoire a enregistré officiellement 143 décès et environ 2400 cas selon Dépôt de données COVID-19 du Center for Systems Science and Engineering (CSSE) de l’Université Johns Hopkins. À la date d’aujourd’hui, la Covid n’est plus la préoccupation majeure du quotidien de l’ivoirien et ce depuis l’ouverture de la campagne présidentielle. On se souvient d’ailleurs de la fameuse boutade « on s’en fout de corona » lancée le samedi 22 août 2020 lors de la cérémonie de son investiture devant plus de 50 000 de ses partisans par le Président Ouattara, candidat à sa propre succession. Sans verser dans une analyse excessive, il est intéressant de noter que le Président avait dit « on s’en fout de corona », et non « on s’en fout du corona », une sorte de personnification de la pandémie qu’on peut voir ici comme un acteur important de cette période électorale, et non comme une simple maladie. L’écho qu’a eu cette déclaration du Président puisait son effet dans des croyances populaires répandues autour de l’infection à Coronavirus.

Mais au-delà de l’acquiescement d’une philosophie ou d’une autre sur la réalité objective de la pandémie en Côte d’Ivoire, cette petite blague présidentielle peut être aussi vue comme traduisant un cynisme politique évident, quand on sait que des mois durant, les activités de beaucoup de partis ont été freinées ou mises en arrêt, justement parce qu’on ne s’en fout pas de corona

Malgré toutes les campagnes d’information autour de la pandémie et la réalité du nombre de décès de cette maladie, la réaction des ivoiriens n’est cependant pas homogène. Le respect des mesures barrières est diversement interprété par les populations. Il y a ceux qui paniquent, prennent d’assaut les supermarchés ou les pharmacies. Et il y a d’autres qui ont accueilli le virus avec le sourire et l’humour. Des millions d’ivoiriens demeurent persuadés que la maladie vient « d’ailleurs », que « le corona, là, ce n’est qu’une affaire de blancs », ou que ce n’est qu’une « invention de l’occident », ou encore « une maladie des voyageurs ». C’est donc à cette deuxième opinion que la boutade présidentielle empruntait de l’onction. Mais au-delà de l’acquiescement d’une philosophie ou d’une autre sur la réalité objective de la pandémie en Côte d’Ivoire, cette petite blague présidentielle peut être aussi vue comme traduisant un cynisme politique évident, quand on sait que des mois durant, les activités de beaucoup de partis ont été freinées ou mises en arrêt, justement parce qu’on ne s’en fout pas de corona. Les acteurs politiques ont donc agi en pleine conscience des enjeux sanitaire de l’heure.

Les acteurs politiques aux prises avec les réalités ivoiriennes de la pandémie

L’aide des acteurs politiques et du gouvernement y compris est interprétée diversement au sein de la population. En effet pour André Sylvère Konan, Journaliste ivoirien officiant Jeune Afrique et animateur de son propre blog (80 mille abonnés), « il y a ici théâtralisation de la détresse dans le but de la propagande politique ». Les gens font une récupération de la crise sanitaire pour en profiter et en même temps faire campagne des futures élections, parce que normalement « les dons qui se font devaient être faits de manière neutre, mais avec ce que l’on voit, on ne sait pas si c’est une campagne ou un soutien aux populations vulnérables » dira un habitant de l’un des quartiers populaires proche de Laurent GBAGBO, Yopougon. Les dons qu’ils viennent du gouvernement sont considérés comme des instruments de propagande du Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP), parti au pouvoir, d’autant plus qu’ils portent souvent la marque des leaders du pouvoir en place comme par exemple des insignes du nom du premier ministre Amadou Gon COULIBALY(AGC). On faisait des dons de sacs de riz, des bidons d’huile, là où les populations avaient besoin de gants, de cache-nez, ou des gels hydro alcooliques.

On faisait des dons de sacs de riz, des bidons d’huile, là où les populations avaient besoin de gants, de cache-nez, ou des gels hydro alcooliques.

Pour l’opposition, c’est le moment d’accentuer les dénigrements contre le pouvoir et le discréditer à travers leurs dons. Si leurs dons sont souvent refusés par les récipiendaires sous pression du pouvoir d’Abidjan, ils profitent pour fustiger le pouvoir. C’est par exemple le cas de madame Odette LOROUGNON qui a vu le don du FPI refusé par l’institut des aveugles de Yopougon même si celui de madame Simone GBAGBO a été accepté par les étudiants. A cet effet, madame Odette Lorougnon a fustigé le parti au pouvoir : « alors que nous sommes au temps d’une pandémie meurtrière la Covid-19, que vous êtes incapables de maîtriser, votre souci premier c’est d’arrêter encore les pro-GBAGBO, et refouler les dons des partis de l’opposition. Vous vous cachez derrière les arrestations et les violences pour camoufler votre impuissance à gérer la Covid-19 et votre incapacité à mettre les ivoiriens à l’abri et en sécurité ».

Par ailleurs, les mesures restrictives prises par le gouvernement pour limiter la propagation de la Covid-19 apparaissent aussi comme limitatives pour les partis politiques surtout de l’opposition dont les activités ne pouvaient pas se tailler le luxe de traduire la désinvolture exprimée par le président sortant. L’option de l’investissement des acteurs politiques dans le soutien actif aux mesures gouvernementales était visiblement la seule qui leur restait, devant des mesures restrictives fonctionnant parfois avec deux poids deux mesures. Nous en voulons pour preuve le confinement raté de l’Institut National de la Jeunesse et des Sports (INJS) et le scandale qu’il charria en son temps. Tout portait à croire que des privilégiés pouvaient passer outre ces mesures pendant que les laissés-pour-compte étaient astreints à les respecter scrupuleusement. C’est en cela qu’un habitant de Yopougon affirme : « quand c’est les habitants de Yopougon ou d’Abobo, on nous traite d’inconscients et d’irresponsables qui ne respectant par la loi ».

Plus loin, l’opposition politique considérait que le pouvoir profite des restrictions imposées par la maladie pour occuper seul le terrain en vue des échéances électorales du 31 octobre 2020

Plus loin, l’opposition politique considérait que le pouvoir profite des restrictions imposées par la maladie pour occuper seul le terrain en vue des échéances électorales du 31 octobre 2020. Ce parti profite de la Covid-19 pour se rapprocher des populations afin de constituer un électorat acquis à sa cause. Ousmane Zina constate que, « sur les réseaux sociaux, certains activistes critiquent la faible lisibilité accordée aux partis de l’opposition dans le cadre de leurs actions sociales. D’autres dénoncent une politique de deux poids deux mesures en ceci que tandis que le parti au pouvoir se retrouve dans les différentes régions du pays pour faire des dons aux populations, les membres de l’opposition restent “confinés“ à Abidjan sans que leurs actions sociales ne soient relayées par les médias d’État. »

L’impact politique de la Covid-19 en Côte d’Ivoire

En clair l’on a constaté un déplacement subtil du jeu électorat avant date autour de la Covid-19. Celle-ci a en effet offert l’occasion aux adversaires politiques de tester leur force et popularité sur le terrain. Il existe désormais un lien social entre les partis politiques et les populations. Ce lien se tisse au travers d’un jeu de dupes entre l’opposition et le parti politique sur le don et la critique du don. Personne ne veut donner l’impression de faire la politique pour la conquête ou la conservation du pouvoir d’État, cela n’est qu’un paravent pour entretenir les bases électorales pour se rapprocher des populations et conquérir de nouveaux terrains. La pandémie de la Covid-19 est devenue actrice des joutes électorales qui occupe le terrain et structure les luttes à distance entre le parti au pouvoir et l’opposition à travers des dons. Le RHDP à travers sa mobilité a tenté dans ce contexte de crise sanitaire de séduire aisément les nouveaux majeurs,1 d’entretenir ses bastions et de conquérir de nouveaux espaces. Cette crise sanitaire qui a commencé dans un contexte de tension entre le pouvoir et l’opposition qui contestait la réforme constitutionnelle du code électoral proposée par le gouvernement, s’est prêtée en complément de décor sur le théâtre des joutes politiques en Côte d’Ivoire.

Dr Bley Hyacinthe Digbeugby, Enseignant-Chercheur à UFHB, Maître-Assistant en Histoire Politique et expert en Sécurité Communautaire

1Environ 5 millions de jeunes ivoiriens ayant récemment atteint la majorité électorale et susceptible d’être persuadés d’orienter leur vote d’un coté à comme de l’autre à de leur relative « perméabilité » politique.

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