Faut-il améliorer les solutions d’en-haut ou apprendre des crises passées ?

Jeremy Allouche et Dieunedort Wandji

L’actuelle pandémie mondiale démontre qu’il reste beaucoup à apprendre des épidémies passées. Cependant, ce qui manque de façon poignante, c’est la reconnaissance des perspectives locales en matière d’épidémie et de riposte. Jeremy Allouche et Dieunedort Wandji de IDS affirment que nous devons mieux comprendre comment les individus et les communautés locales en Afrique et au-delà ont appris et développé des mécanismes sociaux, culturels et institutionnels pour faire face aux crises prolongées.

Crédit Photo: cottonbro on Pexels.com

Deux écoles de solutions et l’expérience du passé

Alors que les systèmes sanitaires et économiques partout dans le monde testent encore les limites de leurs résiliences respectives à la suite de l’assaut brutal et inattendu de la COVID-19, se dessine une sorte de répit médiatique. On assiste à une disparition progressive des images apocalyptiques d’hôpitaux surpeuplés, de morgues débordées, et surtout de ces brancardiers encagoulés et épuisés, dont la pâleur des combinaisons de protection semblait traduire la désormais très fine frontière entre la maladie et la mort. Même si le glas de fin est loin d’être sonné pour la COVID-19, il est presqu’impossible d’ignorer la place centrale qu’occupe désormais le débat houleux entre les protagonistes des solutions médicales contre cette pandémie. La déclaration hautement controversée du America’s Frontline Doctors sur le perron de la Cour Suprême des États-Unis, et la réaction de l’OMS en constituent une illustration patente.

Avec la complexité liée à l’actuelle pandémie mondiale de la Covid-19, on peut comprendre cette tendance naturelle de se tourner vers le passé pour trouver des solutions possibles. Les experts qui ont suivi de près la propagation de la maladie de la Chine vers l’Europe ne peuvent s’empêcher les souvenirs de la grande grippe de 1918 (connue sous le nom de grippe espagnole). Avec la propagation de la maladie vers l’Afrique subsaharienne, il y a eu un regain d’intérêt pour les leçons tirées de l’épidémie d’Ébola de 2014-2016. Ellen Johnson Sirleaf, l’ancienne présidente du Libéria, a récemment déclaré : « Au Libéria, nous sommes sortis résilients de l’épidémie d’Ébola et plus forts en tant que société, avec des protocoles de santé en place qui nous permettent de gérer la maladie Covid-19 ». La chaîne de transmission et la confiance, semble-t-il, sont les leçons les plus importantes qui peuvent être appliquées à nouveau dans la crise actuelle.

Les réflexions se mènent loin de ceux qui peuvent enrichir les solutions

Il est intéressant cependant de noter que tous les débats sur les solutions à cette crise sanitaire ont un point commun : ils se concentrant sur l’épidémie et la réponse des gouvernements, des communautés scientifiques et médicales, des Nations Unies ainsi que d’autres organisations internationales de premier plan. Pourtant, ce qui manque à ce répertoire de conseils de haut niveau, c’est la voix des communautés locales elles-mêmes. Pendant des années, les acteurs du développement mondial et de l’humanitaire ont promu un virage local (comme le Cadre de Sendai, le Grand Bargain, le New Deal pour l’engagement dans les États fragiles et le Règlement sanitaire international).

Malgré la reconnaissance de l’importance des approches communautaires, la communauté mondiale reste toujours attachée à une approche (con)descendante et éprouve visiblement du mal à comprendre les dynamiques au niveau communautaire et à les intégrer dans les initiatives programmatiques. À certains égards, cela est représentatif et symptomatique de ceux qui travaillent sur les crises et les chocs, où il existe une déconnexion disciplinaire à l’échelle de la recherche entre ceux qui étudient les catastrophes naturelles, ceux qui étudient les conflits prolongés et ceux qui étudient les épidémies.

Dans le projet du Global Challenge Research Fund (GCRF), qui s’appelle Islands of Innovation in Long Crises, nous relèverons ce défi pour briser les silos disciplinaires afin de mieux comprendre comment les individus et les communautés locales ont appris et développé des mécanismes sociaux, culturels et institutionnels pour faire face avec plusieurs chocs.

Vers une compréhension plus localisée

Les travaux antérieurs menés par des spécialistes des sciences sociales et des anthropologues sur l’épidémie d’Ébola ont déjà mis en évidence l‘importance des réponses venant d’en-bas. À titre d’exemple, la connaissance et le respect des procédures coutumières et la collaboration avec les communautés pour adapter les modalités d’inhumation ont été essentiels pour arrêter la transmission de la maladie dans certains villages.

La fin de l’épidémie de la fièvre Ébola a pris fin avait été très bien accueillie par de nombreux commentateurs et praticiens mettant notamment en exergue les importantes ressources financières et humaines investies dans cette riposte par la communauté mondiale et les autorités locales en Afrique. Cette négligence de l’apport cognitif des communautés victimes et les autres pesanteurs comme les conflits armés et la corruption ont fini par occulter ainsi permanemment le rôle des communautés locales. Bien que l’épidémie ait été contenue à la fin, l’intervention a montré plus largement comment des histoires plus longues de « crises prolongées » se croisent avec des événements soudains, avec des conséquences inattendues, que les réponses standards ne parviennent pas à intégrer.

Sortir du statut de victime par l’expertise du vécu direct

Les limites de ces approches standards trouvent en partie leurs origines dans l’ignorance qui entoure les initiatives externes à des communautés. Il y a un traumatisme particulier dans ces communautés en raison des conflits et des guerres, des catastrophes naturelles et des pesanteurs liées a la mauvaise gouvernance politique. Ce traumatisme est souvent interprété à tort comme du désespoir. En cas de crise ou autre catastrophe donc, les stratégies déployées par ces communautés sont souvent noyées sous le prisme des problèmes existant tels que perçus par les travailleurs humanitaires, les gouvernements nationaux et les décideurs mondiaux.

Bien plus, la peur et la stigmatisation ont un effet dissuasif envers ceux qui ont vécu la maladie, la crise ou la catastrophe. Même après la crise, il se développe comme un syndrome du pestiféré éternel qui interdit aux diverses personnes de célébrer leurs expériences de la crise ou de la maladie comme occasion d’apprentissage. Par exemple, au plus fort de l’épidémie de Covid-19 en Chine, les messages publics sur les mesures préventives dans le monde ont été sérieusement sapés par un discours racialiste toxique qui blâmait les victimes, y compris les survivants.  Alors que la pandémie atteignait l’Afrique en mars 2020, un quotidien camerounais titrait «Le Cameroun contaminé par sa diaspora».

Se tourner vers le passé pour trouver des solutions fournira l’échafaudage, mais les voix des communautés locales fourniront les éléments de base.

Si nous voulons apporter des changements positifs et relever le défi actuel de la pandémie mondiale, et bien d’autres crises, nous devons tirer les leçons des expériences et des pratiques des approches communautaires locales autochtones et hybrides. Se tourner vers le passé pour trouver des solutions fournira l’échafaudage, mais les voix des communautés locales fourniront les éléments de base.

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