De la crise mémorielle à la réinvention culturelle : la créativité féminine au centre de la résilience culturelle

Par Kando Amédée SOUMAHORO* et YAO Yao Cyprien**

La résilience culturelle par le prisme d’une  créativité artistique féminine est un aspect peu exploré. Les dimensions artistiques les plus illustrées  au fil de l’histoire relèvent d’une légitimité masculine. Mieux, la domination du genre masculin dans la créativité artistique contribue davantage à masquer l’inventivité féminine. En atteste la structuration du rapport à l’art autour des événements culturels d’envergure régionale tels que le Popo Carvanal ou le FESTIBO[1]. Ce denier constitue un modèle paradigmatique d’invisibilisation des pratiques de résilience culturelle des femmes.  Malgré en effet  la mixité des échanges, des créativités postulées à l’entrée, le génie créateur des femmes est peu exploré au sein du  FESTIBO. Les enjeux festifs, l’inclusion sociale, la consolidation de la paix  entre groupes ethnoculturels et ethnolinguistiques face aux conflits communautaires  récurrents dans la région masquent ou diluent les femmes et leur pouvoir  artistiques. En atteste l’extrait de l’entretien ci-après :

     « Nous avons rencontré les communautés une à une plusieurs fois de sorte que le FESTIBO a pu permettre aux populations de digérer ce qui s’est passé. Le FESTIBO nous a aidé à surmonter la crise de 2016 ».

Mieux, la domination du genre masculin dans la créativité artistique contribue davantage à masquer l’inventivité féminine

      Cette  invisibilisation  culturelle des  femmes  mérite d’être reconsidérée au regard du double procédé pour la femme en situation de créativité, de quête mémorielle et émancipatoire sur la scène culturelle nationale et internationale. La scène musicale ivoirienne a toujours été revendiquée autant par des  hommes que par des femmes. L’appellation générique « les divas de la musique ivoirienne »  est éclairante. A l’échiquier  international, le Mémoria se positionne comme l’incarnation  de  l’inventivité artistique féminine. Une forme de mise en visibilité de l’art au féminin. Initialement conçue en France dans le cadre de la saison Africa 2020, l’exposition Memoria entame une itinérance internationale avec une première  étape à Abidjan au Musée des Cultures Contemporaines Adama Toungara (MuCAT) du 7 avril au 21 août 2022. 

Petits Portraits à Memoria. Crédit Photo: Cyprien Yao & Kando Amédée

En dépit des dimensions territoriales et internationales qui les caractérisent, le FESTIBO et le Memoria  sont liés par une histoire commune. Celle d’une crise mémorielle généralisée associée à la  fragilisation  des modèles et symboles culturels de nos sociétés africaines. 

        La présente contribution qui repose sur une série d’entretiens individuels menée  avec des responsables du FESTIBO et du Mémoria décrit le contexte socio-culturel d’émergence de ce festival, analyse ensuite la dynamique de créativité et de créations féminines et termine enfin la pertinence et l’efficacité d’une féminisation de la résilience artistique et culturelle vue par les femmes elles-mêmes.

  • Une crise mémorielle généralisée : fondement idéologique des modèles culturels (Memoria et FESTIBO)

         La naissance du Mémoria part d’un constat, celui bien évidemment d’une crise mémorielle d’ordre universel.  C’est l’idée d’une mémoire collective éclatée, éparpillée entre une myriade de récits, de questionnements, d’expériences individuelles, intimes et collectives elles-mêmes en crise. L’évolution technologique dans nos sociétés traditionnelles a pour corolaire de telles dynamiques. D’une part,  l’extraction, l’appropriation et la transformation des savoirs vernaculaires voire indigènes à l’aune des dispositifs de labellisation. Ceux-ci ont aboli la sacralité et l’originalité de ces savoirs et transformé les trajectoires individuelles et collectives qui les incarnent. D’autre part, la montée du numérique a relégué les connaissances profanes, locales et territoriales  au rang de savoirs archaïques et barbares, remettant ainsi en cause leur conformité  à la modernité et à l’uniformisation des sociétés du monde. Ceci a conduit bon nombre d’Africains à auto-définir leurs cultures comme  source de violations   et de vulnérabilités graves. Elles seraient un contrepoids dans  la course au développement.  En atteste  l’institutionnalisation de luttes : « la lutte contre le  travail des enfants », « la lutte contre l’excision et le mariage des enfants ou forcés », pour ne citer que celles-là.

         De telles réalités conduisent à la perte progressive des valeurs culturelles, symboles culturels et significations attachées. L’art, la culture et tous les mécanismes par lesquels celui-ci se manifeste  tombent en désuétude. Les vérités changent sous la pression de l’oubli. Les noms et les histoires se transforment à mesure que de nouvelles associations sont créées et les réalités passées son reconstruites.

      Le Mémoria, une exposition culturelle, artistique trouve son origine et sa naissance dans une telle problématique culturelle. Il vise la réémergence mémorielle de nos sociétés, explore les angles morts, les dimensions culturelles oubliées, voilées, masquées par le capitalisme.  

  • L’invisibilisation du rôle de la femme dans l’art et la culture : un aspect longtemps fabriqué par la perception genrée du rapport à la créativité

     Un autre aspect qui marque la spécificité du Mémoria est le rôle central accordé à la figure féminine.   Notons que cette tendance s’inscrit dans une volonté de renégociation des rapports à l’art et à la culture.  En effet,  le genre féminin a été invisibilité ou écarté des pratiques et des marques identitaires de l’art.  Les  femmes ayant été perçues  comme non créatives, non imaginatives d’un point de vue culturel alors que la société accorde toute la richesse artistique à l’homme. Cette situation part  de ce fait d’un principe de structuration et d’organisation des rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes. Ledit principe s’appuie sur la perception genrée des modes production artistiques. Ces derniers se  caractérisant par la volonté de maintenir  la domination culturelle masculine.

    En réponse, le Memoria constitue une tribune d’expression artistique permettant de redéfinir l’identité féminine  à travers la mise en œuvre de sa diversité de créativités. L’extrait des propos d’un enquêté confirme cette analyse.

« Les femmes ont toujours été mises à côté quand on parle de l’art.  Quand on évoque les questions d’art, c’est l’homme qui est vu. Donc c’est pour combler ce déficit que le mémoria a été créé.»

  • Le Mémoria, un exemple de féminisation d’une résilience culturelle et artistique par la créativité des femmes

          Le Mémoria est un symbole de résilience culturelle. Ce symbole est révélé à travers les œuvres d’artistes dont le travail renvoie à la (re)construction d’un tout commun, universel, qui renouvelle notre regard sur la création contemporaine issue d’Afrique et de ses diasporas.  Lorsque la parole et la mémoire sont oubliées, tuées, effacées, ou tronquées, dévoiler un contre-récit, faire coexister des histoires plurielles, et révéler les non-dits, devient alors une urgence à laquelle répondent les quatorze artistes invitées dans le cadre de cette exposition. Leurs œuvres se démarquent par leur volonté de déplacer les frontières de l’art, de « rassembler les ailleurs » et de montrer la diversité de nos histoires individuelles et finalement collectives. Les œuvres sélectionnées explorent la peinture, le textile, la sculpture, la vidéo ou encore la performance. Elles composent un parcours faisant écho d’une part à une lecture démystifiée de pans d’Histoire et de croyances communément divulgués au sujet du continent africain, et d’autre part à la manière dont certains imaginaires sont encore à l’œuvre, notamment dans les domaines économiques et de redistribution des ressources.

     En mettant en lumière nos mécanismes de pensée, ce festival ouvre  le dialogue sur notre capacité à renouveler nos connaissances, à écouter des récits différents et à (re)mettre en question ce que nous pensons être la vérité, notre vérité. L’exposition s’envisage enfin comme une étape constituée de propositions dans la vaste tâche d’édification d’un avenir façonné en commun où nos mémoires, nos consciences et nos inconscients, seraient enfin apaisés et pacifiés.À travers cette multiplicité de techniques, les œuvres présentées témoignent de la pratique engagée d’artistes fortes de leur pouvoir de narration et ancrées dans leur(s) géographie(s) fluctuante(s) et dans leur temps.

Conclusion         En définitive, l’on retient que les femmes parce qu’elles sont le socle des souvenirs et ressouvenances de nos sociétés, constituent un maillon essentiel d’une résilience mémorielle. Elles portent  les marques et empreintes mémorielles de nos sociétés. Elles sont dès lors capables de mieux exprimer artistiquement  ces  stigmates identitaires, émotionnels, physiques ou cachés. L’expression «  la nuit porte conseil » empruntée au langage populaire et certains passages de la Bible au sujet de la Mère de JÉSUS dont il est dit qu’elle gardait secrètement toutes les paroles des prophètes et prophétesses concernant la vie de l’enfant,  visent à exemplifier  la fécondité mémorielle de la  femme et son rôle dans la reconstruction mémorielle  des histoires de vie.

* Enseignant-Chercheur de Sociologie, Chercheur Principal Côte d’Ivoire projet « The Islands of innovation in protracted crises », Université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan (Côte d’Ivoire), membre du groupe de recherche Laboratoire de Sociologie Économique et d’Anthropologie des Appartenances Symbolique (LAASSE), kandoamedeesoum@gmail.com

**Assistant de recherche du projet « The Islands of innovation in protracted crises », Doctorant de l’Université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan (Côte d’Ivoire), membre du groupe de recherche Laboratoire de Sociologie Economique et d’Anthropologie des Appartenances Symbolique (LAASSE), cyprienhamilton2009@gmail.com


[1]Festival des arts et musiques traditionnels du Bounkani

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