Les effets « pervers » des stratégies de résilience : le cas des agriculteurs et éleveurs de Bouna

Par Dr Kando Amédée Soumahoro*, Cyprien YAO Yao** and Pr Jeremy Allouche***

Les conflits et disputes entre agriculteurs et éleveurs semblent devenus un fait banal à Bouna. Sous fond de réchauffement climatique et d’amenuisement des surfaces agricoles, on peut aisément indexer la rareté des ressources en eau et en terre comme l’origine de ces voies de faits, souvent extrêmement violents et meurtriers. Certains de ces affrontements d’une rare gravité ont causé des dizaines de morts et blessés, ainsi que plusieurs milliers de déplacés. Peut-on donc en conclure sentencieusement que les conflits agro-pastoraux seraient l’apanage des crises vécues localement par les riverains et que les rapports sociaux entre éleveurs et agriculteurs à Bouna seraient discontinus et décousus puisque modulés par des conflits permanents ? Est-ce qu’une telle lecture de la situation ne comporte pas le risque d’une simplification de la réalité sociale ?

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Appréhender en effet les rapports sociaux entre agriculteurs et éleveurs par la porte des conflits, c’est limiter le champ d’analyse aux seuls effets au détriment des causes structurelles. On peut par exemple aussi voir les conflits comme les conséquences de la transformation des systèmes de relations sociales autour de ressources visées par les entités en présence et face à un contexte environnemental en crise. Par contre, en analysant les stratégies de résilience d’agriculteurs et éleveurs face au contexte climatique en transformation en vue d’assurer leur survie et celle de leur activité économique, on aboutit à la conclusion que les conflits sont en fait le produit symptomatique des effets pervers d’un choc entre les modes de résiliences agricoles et pastorales.

L’activation d’une « régulation corporatiste » par les éleveurs de bétail

La régulation corporatiste est relative aux mécanismes de résilience déployés par les propriétaires de troupeaux et éleveurs pour répondre à la situation de raréfaction des terres et ressources en eau. En effet, la capacité de croissance et de reproduction du bétail dépend fortement de la disponibilité et de l’accès aux ressources naturelles (eau, herbages, zones de pâturages, etc.). De ce fait, la survie de l’activité pastorale est corrélée aux ressources naturelles, à leur accès, leur appropriation et leur contrôle. Cependant, la réduction de plus en plus visible des denrées naturelles à l’aune de l’avancée de la sécheresse est un défi pour le pastoralisme à Bouna. Elle engendre des difficultés quant à l’accès et à l’appropriation des ressources naturelles. De fait, les éleveurs tentent de répondre à cette situation de crise à travers des stratégies de résilience qui visent à maintenir leur accès aux pâturages. A Bouna, ces formes de résilience puisent autour dans deux aspects : la valorisation du capital économique et le recours aux pâturages nocturnes. Ces deux formes de résistance intègrent le moule de la régulation corporatiste.

La valorisation du capital financier comme ressource d’accès et de contrôle des pâturages

Les propriétaires de troupeaux ont recours à l’indemnisation comme modalité d’accès et de contrôle des ressources nécessaires à la survie du bétail. La construction sociale de leur mode de résilience s’appuie sur l’indemnisation dans une logique de valorisation du capital financier, en ce sens que ces derniers sont de plus en plus disposés au dédommagement des cultures. C’est par le dédommagement que les éleveurs intègrent les cultures (l’ensemble des actifs naturels socialement construits comme non appropriables par des troupeaux) dans l’ensemble des ressources nécessaires à la survie du bétail. Le dédommagement légitime ainsi la redéfinition des exploitations agricoles comme des ressources de pâtures de bétails. Ainsi, le dédommagement sert de moyen de renégociation des modes d’accès et de contrôle des ressources socialement définies comme non appropriables par des troupeaux et dont les instances d’arbitrages servent de support de légitimité. Autant les herbes et l’eau diminuent, autant les éleveurs sont aptes à la monétarisation des dommages pour accéder à davantage de ressources agricoles. C’est ce qui se lie à travers l’extrait de témoignage suivant d’un agriculteur :

  « Il y a un peu longtemps, un éleveur est venu me proposer de l’argent pour que ses bœufs broutent dans mon champ parce que ces bœufs étaient affamés. Il a ajouté que même si ces bœufs étaient rentrés dans mon champ sans mon accord, le montant qu’il me propose aurait été plus élevé que le montant que les autorités allaient lui imposer ».

A l’ombre de ce discours, il ressort que les éleveurs ne reculent pas devant les plantations des agriculteurs étant donné les moyens financiers dont disposent leurs employeurs pour faire face aux dégâts de leurs animaux. C’est donc à travers cette ressource de faiblesse des normes que se produit la résilience des éleveurs. Cette analyse est confirmée par d’autres rapports scientifiques, notamment Gnapia (2016), qui souligne les inégalités financières induites par les normes d’arbitrage selon que la compensation pour réparation des dégâts, s’impose soit à l’éleveur pour les cultures détruites soit à l’agriculteur pour un bœuf abattu. Ces plutôt ces inégalités qui sont source de conflits violents entre éleveurs et agriculteurs.

Les pâturages nocturnes ou la disqualification des habitus agricoles

Les pâturages nocturnes désignent un autre aspect des stratégies mises en œuvre par les éleveurs comme réponse sociale face à la raréfaction de ressources naturelles nécessaires à la survie de leurs bétails. Il s’agit de la redéfinition des activités d’élevage correspondant au contournement des normes liées aux temporalités d’accès aux exploitations agricoles socialement légitimées et transmises de génération en génération. À Bouna l’accès et au contrôle de ressources agricoles par des éleveurs passe aussi par l’anticipation sur la stratégie de veille des agriculteurs. Par cette forme de résilience par l’adaptation au changement lié à l’environnement naturel, les éleveurs adoptent des stratégies de réorganisation des temporalités de pâturages en vue d’échapper aux agriculteurs. C’est en ces termes que se prononce un agriculteur :

« Les éleveurs font paitre leurs troupeaux la nuit pendant que nous nous reposons. Et ils détruisent tous nos champs. Ce n’est pas méchant ça. C’est comme si eux-mêmes ne mangent pas ce qui vient de la terre ni des agriculteurs »

Au-delà de l’effet de nuit de cette forme de pâturage, il y a aussi la disqualification des habitus agricoles que recèle ce modèle. Sur la base du verbatim susmentionné, il ressort des modalités différenciées du rapport au temps et aux espaces entre les deux catégories sociales. L’agriculteur travaillant le jour et prenant son repos la nuit alors que l’éleveur fait le contraire. Toutefois, les agriculteurs ne demeurent pas dans la passivité face au changement environnemental. Ils adoptent également des stratégies de résilience face au contexte de crise environnementale qui prévaut dans la localité.

La régulation autonome comme stratégie de résistance des agriculteurs face au contexte de crise environnementale : entre garde nocturne et stratégies d’abattage du bétail

Les stratégies de résilience des agriculteurs s’opèrent sur la base de la reconfiguration des normes agricoles et donnent à l’observation des formes de résilience d’agriculteurs fondées sur la garde nocturne et l’abattage du bétail (usage de l’arme blanche ou empoisonnent). Ces mécanismes visent avant tout la réduction de l’emprise du bétail sur les ressources naturelles déjà en raréfaction en ce sens que l’élevage est socialement construit dans la perspective agriculteur comme destructeur de l’environnement. C’est donc dans une perspective de résilience à la crise environnementale et à son aggravation par le pastoralisme que s’inscrit les réponses des agriculteurs.

Le recours à la garde nocturne comme mécanisme de résistance

La redéfinition des règles de gestion des exploitations agricoles par l’intégration des bétails apparait comme un des facteurs aggravant cette crise environnementale représente les agriculteurs un mode de résilience. Au de la rhétorique environnementaliste, la garde nocturne apparait aussi comme une ressource de contestation et de renégociation des modes d’accès et de contrôle des exploitations agricoles telles que postulés par les éleveurs. Lesquels modes d’accès et de contrôle se fondent sur le contournement des habitus agricoles et dont le dédommagement représente un facteur d’émergence. Ainsi, les agriculteurs visent le maintien de leur accès aux ressources naturelles ou pécuniers. Les agriculteurs de Bouna s’appuient sur de nouvelles formes de sociabilités relatives à des stratégies de surveillance des activités agricoles qui se mobilisent la nuit. Cette reconversion de l’activité agricole autour de l’autoprotection et principalement dans un axe temporel inversant les habitus des agriculteurs est décrit par un agriculteur d’Assoum en ces termes :

« Nous sommes aujourd’hui obligés de surveiller nos champs la nuit. Car si tu ne veilles pas sur ton champ, les bœufs vont tout détruire ».

De l’activation des stratégies d’abattage du bétail

Les stratégies d’abattage du bétail sont une autre dimension des stratégies de résilience des agriculteurs face au contexte environnemental en crise. Elles consistent en la transformation des points d’eau et des cultures par l’usage de produits toxiques qui amplifient la vulnérabilité des éleveurs et leurs troupeaux. Autrement, on note ironiquement, dans ce contexte de crise environnemental, donc de rareté des ressources naturelles, l’usage de ces mêmes ressources naturelles comme moyen d’affaiblissement des troupeaux. Les points d’eaux, les herbes mais aussi les cultures deviennent des marges d’autonomie pour les agriculteurs et d’incertitude pour les éleveurs. De fait, une fois que les éleveurs sont alertés sur les risques d’empoisonnement dans certaines zones, ils s’en éloignent avant d’y revenir après un long moment. Propos d’un enquêté à Bouna:

« Ce n’est pas toit on dit mais chacun de nous sait comment prendre soin sa zone. Y a une seule manière pour emmener les éleveurs à s’enfuir. Faut mettre médicaments l’eau, mettre sur les herbes. Quand les bœufs viennent manger et tombent malade, les éleveurs ne viennent dans les coins ou ils sont allés ce jour-là ».

Les conflits agriculteurs/éleveurs comme effets indésirables des stratégies de résilience face au contexte environnemental en crise

Certes, il existe une corrélation entre la crise environnementale et les conflits agriculteurs/éleveurs. Mais ces conflits révèlent davantage les échecs des modes de de négociation et de renégociation d’accès aux ressources naturelles, lesquels modes d’actions se construisent sur des modèles de résilience en opposition portés de part et d’autre par des agriculteurs et éleveurs.

Les stratégies de résilience développées par les acteurs pour répondre au contexte climatique marqué par la fragilité produisent des tensions et des conflits quand elles ne fonctionnent pas. En effet, les conflictualités naissent du fait que les réponses sociales face à la raréfaction des ressources naturelles soulèvent des enjeux d’accès à des ressources et de contrôle de cet accès. Mieux, les conflits constituent des effets indésirables, puisque les modes de résilience des acteurs sont principalement orientés par le maintien de l’accès à des ressources locales, nécessaires à l’élevage d’un côté et d’un autre côté, pour les exploitations agricoles.

De ce fait, les stratégies de résilience d’éleveurs face aux enjeux climatiques et à la survie du bétail paraissent aux yeux des agriculteurs comme une perversité volontaire de la part de ces derniers. Les pâturages nocturnes et la propension à l’indemnisation des agriculteurs constituent des facteurs de mise en exergue de cette forme de perversion. Idem pour les agriculteurs lorsque ces derniers procèdent à l’abattage des troupeaux, l’appropriation foncière de zones de pâturages et autres techniques de dissuasion, ne visent premièrement que le maintien de leur accès à des ressources naturelles devenues de plus en plus rares. Les conflits sont donc des « effets indésirables » de stratégies de résilience fabriquées par des agriculteurs et éleveurs dans un contexte environnemental en crise.

*Dr Kando Amédée Soumahoro est Co-Investigateur du Projet GCRF Islands of innovation in protracted crises: a new approach to building equitable resilience from below. Maître-Assistant et Enseignant-Chercheur de Sociologie à l’Université Félix Houphouet-Boigny. Membre du Laboratoire de Sociologie Économique et d’Anthropologie des Appartenances Symboliques (LAASSE).

** Cyprien YAO Yao est sociologue, doctorant à l’Institut d’Ethno Sociologie de l’UFHB d’Abidjan, Côte d’Ivoire. Il s’intéresse actuellement aux questions liées à l’exploitation minière aurifère, les migrations, les inégalités sociales et la résilience.

*** Pr Jeremy Allouche est le chercheur principal du projet Islands of Innovation in Protracted Crises: A New Approach to Building Equitable Resilience from Below, qui couvre la Côte d’Ivoire et la République Démocratique du Congo. Il est co-directeur du Humanitarian Learning Centre et Professeur en Etudes du Développement, Institute of Development Studies (IDS).

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